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© photos : Jean Quelquejeu 

 

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Conversation avec Sandrine Bonnaire

Paris CinéCampus du samedi 7 juillet 

 

 

A la terrasse du cinéma le Panthéon, au cœur du Quartier Latin, l'actrice Sandrine Bonnaire a donné rendez-vous au public de Paris Cinéma. A ses côtés, Gérard Lefort, journaliste à Libération, qui suit sa carrière depuis sa première apparition dans A nos Amours de Maurice Pialat. « C'est la première fois que je fais ça », dit-il, « et je ne pouvais le faire que pour elle. Pour elle en tant qu'actrice, mais aussi en tant que réalisatrice », ajoute-t-il. Il rappelle que Sandrine Bonnaire n'est pas seulement une grande actrice, mais qu'avec son premier film Elle s'appelle Sabine, elle s'impose également d'emblée comme une grande réalisatrice.

Gérard Lefort : On a dit que vous aviez commencé le métier très jeune, mais quel était votre sentiment, vous, personnellement, en débutant au cinéma ?
Sandrine Bonnaire : Moi, j'avais plutôt l'impression d'être déjà très mature pour mon âge. Je suis issue d'une famille nombreuse, j'ai beaucoup de frères et sœurs, et quelque part, cela m'a rendue mature très tôt. Mais quand je suis arrivée sur le plateau d'A nos Amours, j'étais entourée d'adultes, j'étais un peu la fille adoptive de Maurice Pialat.

G.L. : De manière générale, je trouve que le cinéma vous rajeunit, non ?
S.B. : Oui, d'une certaine manière. Pourvu que ça dure ! (rires)

G.L. : Dans le film de Pialat, vous jouez une jeune fille qui a tout de même sale caractère, vous dégagez de la puissance. C'est dans cette direction, dès le début, que vous travaillez avec Pialat ?
S.B. : En fait, j'avais rencontré Pialat quand il préparait un film qui s'appellait Les Meurtrières –qui a été finalement abandonné et tourné il y a peu par Patrick Grandperret – ensuite, il m'a proposé Les Demoiselles du Faubourg, où il était question de cinq femmes. Peu à peu, les quatre personnages ont été éjectées et c'est devenu A nos Amours. Et ce film, c'est un mélange. Un mélange de ce que j'étais moi, et de ce qu'il a vécu, lui. A vrai dire, je ne savais pas très bien, je faisais juste ce qu'il me demandait de faire, voilà.

G.L. : Pialat vous a demandé comment vous viviez ?
S.B. : Disons qu'il s'est servi de la force que j'avais. Je n'étais pas une bêcheuse, je veux dire, je n'étais pas une actrice qui sortait du Conservatoire ! Et c'est ce qu'il recherchait quelque part, il disait souvent : « un acteur qui commence à penser, c'est déjà foutu ! » (rires) De ce côté, il a certainement été séduit par mon côté innocent. Et moi, ça me paraissait facile. Sur le tournage, ça criait de tous les côtés, mais ce n'était pas pire qu'à la maison ! (rires) J'ai fêté mes 16 ans sur le plateau. Il n'y a qu'une fois, où il m'a tellement embêtée toute la journée que j'ai finalement pleuré sur une scène. Mais c'est ce qu'il voulait.

Question dans le public : Vous n'avez jamais pris de cours de théâtre ?
S.B. : Jamais. C'est Pialat qui a été formateur. De toute façon, j'ai l'impression que c'est un métier qui ne s'apprend pas. Quand on a trop de contrôle de soi, ça se voit. J'irais même jusqu'à dire que c'est un métier que je veux désapprendre, pour continuer à le faire bien.

G.L. : Est-ce qu'après le film de Pialat, vous vous êtes dit, ça y est, je suis une actrice ? Et après, au fil de vos premiers films, avez-vous pensé que vous aviez un registre ?
S.B. : J'ai commencé par faire de la figuration, sur Les sous-doués en vacances et La Boum. Pour moi, être actrice, c'était Sophie Marceau ! J'étais fascinée en la voyant se faire maquiller et tout. (rires) Faire un Pialat, je ne pensais pas que c'était être actrice. Il n'y avait pas de maquillage, ce n'était pas une grosse production. Quand il m'a dit qu'on allait aux Césars, je ne savais même pas ce que c'était ! Je ne viens pas d'un milieu aisé, très cultivé. Et puis, je me souviens de ce que me disait le producteur Serge Bosso : « le plus important, le plus difficile, c'est de durer ». Tir à vue, tout le monde me l'avait déconseillé, et j'ai continué à faire du cinéma, comme ça, sans me considérer comme une actrice. En fait, j'ai pris conscience des choses sur Sans toit, ni loi. Avec le César, le tournage qui a été difficile, mes relations avec Varda qui étaient particulières : j'ai pris conscience que c'était un vrai travail.

G.L. : Mais vous êtes tout de même allée vite et fort, dans votre carrière... Vous n'étiez pas l'actrice d'un seul film, comme on aurait pu le penser à travers votre rencontre si singulière avec Pialat sur A nos Amours... Il y a eu une montée en force dans vos films, jusque chez Sautet, avec Quelques jours avec moi, où c'était la première fois qu'on vous voyeait drôle.
S.B. : J'aime bien Sautet, mais Quelques Jours avec moi, c'est le film de lui que j'aime le moins. Claude Sautet, je l'ai rencontré trop jeune, je crois. J'avais fait Les Innocents de Téchiné juste avant. J'étais tellement amoureuse de Téchiné, et là, Sautet, c'était un homme de travail, très rigoureux, pas très centré, sur ce projet là, sur l'acteur. Je me suis sentie un peu prisonnière de sa mise en scène. Peut-être qu'il essayait quelque chose d'autre, de plus stylisé, mais il n'y avait pas le souffle humain qu'on voyait dans Max et les ferrailleurs ou Les Choses de la vie.

G.L. : Et la comédie ? Quand est née l'idée d'une puissance comique ? La Cérémonie, de Chabrol par exemple, est un film, je trouve, épouvantablement drôle ! (rires) C'est une fenêtre vers des rôles plus légers ? Avez-vous conscience de ça ?
S.B. : Avec Chabrol, on s'est raté plusieurs fois avant de faire La Cérémonie. Et j'ai adoré ça : c'était un vrai rôle de composition.

G.L. : On sait que vous êtes issue d'un milieu populaire et d'ailleurs vous avez souvent joué les prolos. Les films sont très liés à cette idée en général, sauf La Captive du désert...
S.B. : C'était une très jolie relation. Ça m'a fait plaisir.

G.L. : C'était un film compliqué à faire pourtant. Depardon s'essayait à une chose bizarre entre fiction et documentaire.
S.B. : C'est le désert qui fait le film. C'est un voyage qu'il m'a proposé et il m'a filmée, telle quelle. Oui, il a filmé une actrice qui ne fait pas l'actrice. C'était assez dur de passer trois mois coupé de sa famille en Afrique, mais un vrai beau voyage, oui. En rentrant, on se sent nettoyés de plein d'artifices.

Question du public : Pour en revenir à La Cérémonie, comment s'est passé le tournage ?
S.B. : J'avais un peu peur de la relation exclusive Huppert-Chabrol, mais en fait, il s'est passé quelque chose. Chabrol m'avait proposé Masques et Betty, et ça, ça a crée une complicité entre nous. J'ai adoré faire le film, faire ce personnage. C'est étrange, mais je le voyais... comme un poireau ! (rires) d'où la frange. Oui, en fait, j'imaginais deux choses autour de ce personnage : elle était fan de Dorothée et c'était un poireau ! (rires)

G. L. : Vous avez retravaillé avec lui sur Au Cœur du mensonge...
S.B. : Oui, le film n'est pas mal, mais ce n'est pas la même veine que La Cérémonie ou Une Affaire de Femmes.

Question du public : J'ai beaucoup aimé Confidences trop intimes que vous avez fait avec Patrice Leconte. Il y a une part de non-dit dans ce film en particulier et dans vos rôles en général, comment le travaillez-vous ?
S.B. : Monsieur Hire, le premier film que j'ai fait avec Partice Leconte, a des similitudes avec Confidences trop intimes. Leconte de toute façon fait partie de mes chouchous. Il est proche de Chabrol et il est très complet, c'est un vrai chef d'orchestre, qui connaît bien sa partition. Confidences trop intimes, c'était pourtant un film casse-gueule et je le trouve réussi. J'ai senti la comédie, là, dans les détails. Ça a été une de mes premières approches de la comédie.

G.L. : Êtes-vous observatrice dans la vie, remarquez vous le détail ?
S.B. : C'est le travail de l'acteur. C'est pour ça qu'il ne faut pas trop tourner, pour garder une certaine fraîcheur. C'est 50/50, on y met de soi et le côté rigolo, c'est d'imaginer des détails.

Question du public : A nos Amours était un film dur, exigeant, mais il y a eu beaucoup de promotion et il a été un grand succès. D'après vous, ces films sortiraient aujourd'hui, avec autant de succès ?
S.B. : Effectivement, le cinéma a changé. Il n'y a plus réellement de grands metteurs en scène. Ça vient de plusieurs problèmes : la télévision, qui est un bon support mais qui fausse les choses, et les dvd. Les sorties en salles sont devenues très aléatoires également. Même les comédies ont des soucis de financement. Et puis avec la HD, la DV, il y a de plus en plus de films, et finalement trop de choix, peut-être. Comme l'a dit Pascale Ferran lors des Césars, entre les petits et les très gros budgets, on sacrifie ce qu'on appelle les films à moyen budget.

Question du public : Vous avez fait un projet atypique avec Rivette sur Jeanne d'Arc. Que vous a apporté cette collaboration ?
G.L. : C'est une film de genre, un film « à Jeanne d'Arc » et au fond, aussi, un polar. C'est aussi une parenthèse dans votre filmographie, un moment de grâce.
S.B. : Quand Rivette est venu me voir, il a sorti de sa poche un bouquin, « Jeanne d'Arc », et il m'a juste dit : « je vous propose ça » ! Evidemment, j'ai été très flattée, d'autant plus que de grandes actrices ont joué ce rôle... Après je me suis aussi dit « ouh la, il va falloir monter à cheval »... (rires) Mais avec Rivette, ça a été une magnifique rencontre. C'est un réalisateur qui vous fait énormément participer à l'écriture, au financement, à la construction du film. Et c'est aussi un film « à Jeanne d'Arc » atypique, car on ne parle pas du tout du procès et à la condamnation. Ce sont des tranches de vie humaine, cela montre une femme, une humaine et pas une sainte ou une folle. Ce qui rend son courage d'autant plus précieux d'ailleurs. Le film fait 6 heures, on a tourné en deux fois, et c'était très facile. Rivette est d'une culture exemplaire.

Question du public : Quels sont vos goûts personnels ?
S.B. : J'aime beaucoup Dreyer, Losey, La grande Illusion, James Gray... En tant que spectatrice et même au-delà.

Question du public : Vous avez tourné deux fois, coup sur coup, La Peste et Confidences à un inconnu, avec William Hurt, des films assez méconnus...
S.B. : Ces deux films sont assez ratés. La Peste avait tout pour faire un bon film : Camus, les acteurs, le réalisateur. Et rater avec tous ces ingrédients réunis... je ne sais pas ce qui s'est passé. Peut-être que Luis Puenzo, le réalisateur, a voulu y mettre trop de choses. Ça fait un mélange bizarre... Quant à l'autre, il est encore plus raté ! (rires)

Question du public : Avec Mademoiselle, on découvre de vous une nouvelle facette, quelque chose d'une maturité féminine épanouie.
S.B. : Philippe Lioret a beaucoup compté. Cela a été nouveau à faire. On s'est vus régulièrement, d'abord pour faire L'Equipier – qui ne s'est pas fait tout de suite – et il a vu ça en moi. Ça a marqué un tournant, je crois que ce film m'a permis de faire d'autres projets, comme Je crois que je l'aime. D'ailleurs Jolivet m'a dit qu'il avait pensé à moi grâce à Mademoiselle.

G.L. : Parlons du Ciel de Paris, signé de Michel Béna, l'ancien assistant de Téchiné. Vous tenez à ce film n'est-ce pas ?
S.B. : C'est un de mes films chouchous. Cette histoire de trio impossible, ça reste un grand souvenir, un vrai bonheur.

G.L. : Tu as fait aussi Le Cou de la Girafe de Saffy Nebbou et C'est la Vie de Jean-Pierre Améris. Tu refuses des films plus confortables pour tourner ces projets, non ?
S.B. : Ils font partie du cinéma de demain. Améris, il a quelque chose de Pialat dans sa manière de travailler avec les acteurs. Il a fait faire des choses extraordinaires à Dutronc dans C'est la Vie ! Il a beaucoup de talent et d'audace, pour faire un film sur la fin de vie... Un film qui est finalement plein de vie. C'est une jolie rencontre. Quant à Saffy Nebbou, c'est l'histoire d'un coup de foudre, en lisant son scénario. Elle me touche par sa préoccupation de l'enfant et de la famille, alors qu'elle est encore très jeune. Elle a un style très particulier, avec un côté sauvage. Elle sait montrer des choses dures autour de la maternité. Je vais retourner avec elle, avec Catherine Frot.

G.L. : Pour finir, j'aimerais qu'on parle de ton premier film, Elle s'appelle Sabine, qui a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, et qui est très en dehors du cliché « les acteurs se mettent à réaliser ». C'est un film sur ta sœur. Et il y a indéniablement une cinéaste derrière ce film. C'est à se lever pour embrasser l'écran ! (rires) Comment tu as travaillé pour ce projet ?
S.B. : Ce film, je voulais le faire depuis longtemps. Mais je ne voulais tombé dans le « people », d'une actrice qui fait un film sur sa sœur. Le moteur de ce film, ça a été une colère, une colère du peu de prise en charge du handicap mental en France. Quand ma sœur a été internée, elle a été transformée, physiquement et mentalement. J'ai retrouvé des images d'elle avant cela, et j'étais nostalgique. J'ai eu envie de la refilmer, moi, comme avant quand, plus jeunes, on se filmait, pour garder ce lien entre nous. J'avais une petite équipe, deux ingénieurs du son que je connais depuis 15 ans et Catherine Cabrol, photographe, à la deuxième caméra. C'était simple : je voulais filmer le quotidien de Sabine, les gens qui l'entourent. Ce n'est pas un documentaire, davantage un portrait. Thomas Schmit, mon producteur, m'a beaucoup aidée. Je ne pouvais faire ce film qu'avec des gens de confiance, et il m'a donné tout ça, une totale liberté et beaucoup de soutien. J'ai ramené plein d'images, fortes, floues... et j'ai rencontré une monteuse super. On a fait un film fidèle à ce que je voulais raconter au début : l'aberration d'un pays qui laisse des gens vivre à l'hôpital.

 





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