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Au delà de la haine, d'Olivier Meyrou

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir
Comment une commande sur un thème de société devient un film sensible et délicat sur le deuil et la tolérance. Quand Olivier Meyrou entame ce projet, il doit réaliser un documentaire de 52 minutes pour France 5 sur l'homophobie en Europe. Mais la réalité le rattrape. En apprenant la mort d'un jeune homosexuel, battu à mort dans un parc de Reims par trois skinheads, il décide de concentrer son attention sur ce cas particulièrement exemplaire. Nous sommes alors en septembre 2002. Meyrou contacte les avocats chargés de l'affaire, qui informent la famille de la victime de son projet. Mais la blessure du décès est encore trop forte pour permettre à Meyrou d'envisager de filmer la famille de François Chenu. Il attendra que les parents du jeune homme se sentent prêts à parler et viennent à lui. Le filmage est d'ailleurs à l'image de cette attitude respectueuse. La caméra, toujours pudique, se tient à distance des intervenants et les laissent s'exprimer entre eux, sans que le discours semble guidé par le réalisateur. La voix du réalisateur ne vient pas entraver la parole enfin libérée de ces victimes, car les membres de la famille Chenu sont bien les victimes collatérales de l'acte de violence meurtrière subi par François. Un tournage documentaire comme un cure... Si Olivier Meyrou arrive à créer un film autour de ce drame humain, il participe aussi au travail de deuil des Chenu. La caméra amène ainsi mère et fille à se remémorer l'annonce de la mort de François. Pour la première fois, elles formulent oralement leurs souvenirs dans un troublant face-à-face. Elles se rappellent leurs sensations d'alors. Leurs mémoires respectives se complètent et se confondent. Le développement d'une parole jusqu'alors impossible apparaît comme une renaissance pour des êtres déchirés, pour une famille brisée. Car c'est aussi le tissu familial qui est mort avec François. Respect et compassion transparaissent de séquence en séquence dans les partis pris de réalisation. Si le projet a occupé Meyrou pendant plus de deux ans, le tournage n'a duré que 18 jours et de nombreuses rencontres avec les Chenu, très affaiblis et émus par cette épreuve, n'ont été enregistrées que sur support sonore, d'où l'utilisation récurrente de témoignages en voix over. Notons ainsi la beauté du très long plan fixe du Parc Léo Lagrange, où François Chenu a trouvé la mort. Cette image de l'absence et du vide oblige le spectateur à concentrer toute son attention sur les paroles de la sœur de François. Elle raconte comment elle a vécu l'absence de François et l'attente d'une nouvelle, comment elle a supposé sa mort en lisant un fait divers dans la presse, comment elle a reconnu son corps défiguré. Elle rapporte les faits avec une extrême précision, le travail de la parole réactivant et organisant sa mémoire. Cette séquence laisse finalement le spectateur face à ses propres souvenirs. Il y a des journées comme ça dont on se souvient à tout jamais, minute à minute, avec une précision toujours extrême malgré le fil des années. Le film bascule totalement dans l'intime et oblige à réfléchir à la notion si trouble de deuil. Si Au-delà de la haine est un film sur le deuil avant d'être un film sur l'homophobie, c'est aussi un film sur l'humanité. C'est bien cette notion qui occupe les trois jours de procès, captés par la caméra de Meyrou depuis les couloirs du tribunal. Ce thème essentiel et central du film transparaît, entre autres, dans la scène où l'avocat de la défense prend le temps de parler à la famille Chenu pendant les délibérations. En leur transmettant les regrets d'un de ses clients, il apporte un soutien primordial à ces victimes collatérales et témoigne de sa propre sensibilité, parce qu'il est aussi un homme et ne peut rester étranger à la douleur de cette famille. Le film a évolué au fil du tournage et La mécanique de la haine est devenu Au-delà de la haine. La nuance est de taille. Le « comment peut-on en arriver là ? » est ainsi devenu « comment vivre avec ça, après ça ? ». Car c'est bien là le débat lancé par le film. Si l'acte meurtrier ne peut plus être réparé, il faudra que tous, proches et accusés, vivent avec. Au-delà de la haine apparaît comme un film utile, pour rappeler des choses simples mais essentielles. Parce que la mort est un déchirement auquel on ne peut s'habituer, d'autant plus quand le décès est violent et ne permet pas de dire au revoir décemment au défunt. Parce qu'on n'est jamais prêts pour ça, et sûrement pas pour un drame soudain et révoltant comme celui-ci. Un bel hommage à François Chenu et à toutes les victimes emportées par des morts violentes et inattendues.
Carole Milleliri
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