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Sehnsucht De Valeska Grisebach

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir
Corps à corps
Il y a une histoire de couple dans Sehnsucht, à la fois banale et particulière. Banale parce qu'il y a amour et tromperies, particulière parce que n'est pas mis en scène le canonique couple bourgeois en crise : Markus est un serrurier, un travailleur manuel. Le héros de Valeska Grisebach n'est pas un esprit, un personnage avec une psychologie, et c'est là toute l'originalité du film : c'est un pur corps, un boulet de canon qui traverse le film et ses somptueux paysages torturés, ceux du champs de bataille moral des personnages. Comme tout projectile, il est mû par une force, ici l'amour, qui le projette à travers le récit, et qui causera sa perte. Contrairement à ce que ce genre d'histoires de couples entraîne d'habitude comme figures imposées, dans Sehnsucht il n'y aura ni cris, ni hurlements, ni scènes de ménages, ni pleurs, ni tromperies, ni suspicions, ni mensonges. Markus, qui n'est pas un pompier par hasard, n'est qu'un corps, son visage : un masque. Il y a bien conflit en lui, mais il n'exsude que dans ses actions, que par son corps, jamais par ses mots ou ses expressions faciales, marques de l'esprit. La morale n'est qu'une donnée, un obstacle, comme la gravitation qui affecte le boulet de canon. Le héros, mutique car purement corporel, ne peut donc s'exprimer que par ses gestes, ses actions. D'où l'insistance de la réalisatrice sur deux choses : le travail de Markus, qui est toujours un travail sur des matières (il fond, il bricole, il martèle), et ses rapports intimes avec Ella et Rose. Ces scènes "d'amour" sont les véritables climax du film, entre duel de western et scène de guerre. Leur durée signifie leur importance. En particulier, les retrouvailles sexuelles de Markus et d'Ella sont d'une puissance rare et expriment la tension d'un héros aussi inquiétant que magnétique. Il est profondément dérangeant au cinéma de voir un héros dont nous ne percevons pas les émotions et les motivations, surtout dans un genre aussi rebattu que le film d'adultère (genre qui limite malheureusement la portée du film). C'est pourtant une erreur de les chercher dans celui de Sehnsucht, car il n'en a pas besoin. A cet égard, la plus belle scène du film le montre dansant seul, pur mouvement, corps gardant la mémoire des danses passées en compagnie d'Ella, sa femme. Le corps de Markus trouve son moteur dans l'amour d'Ella et de Rose. C'est pourquoi, lorsque la première lui ôte son amour et que la seconde ne veut plus lui parler, il perd toute raison d'être, toute impulsion, et retombe, mort, dans un ultime mouvement, après avoir nourri un lapin, dernière offrande à la terre d'un être éminemment terrestre et animal.
Charles Habib-Drouot
La “ Sehnsucht ” allemande ne connaît pas d'équivalent français. Entre nostalgie, langueur et attente, elle serait alors presque aussi inateignable que l'homme des tableaux de Friedrich perdu dans une nature reflet de son âme. Après une longue période de mutisme du cinéma allemand, le deuxième film de Valeska Grisebach fait œuvre de régénération. Elle y plante en tout cas le décor d'un romantisme premier, devançant les errances urbaines et biliaires des dandys que l'on connaît, quand l'homme appartenait à la terre. Sehnsucht est ainsi la définition brutale et frontale de ce qui n'est pourtant qu'un état d'âme. Mais Sehnsucht est d'abord l'histoire d'un couple ancré dans un décor rural, une certaine approche du réalisme que la réalisatrice cherche dans la simplicité des vies. Markus aime deux femmes, son épouse Ella et son amante Rose, femme de la ville, rencontrée alors que l'absence de la précédente le dévorait. Car Sehnsucht, c'est aussi et surtout le portrait d'un homme seul face à cette “ humeur ” dépeinte comme un errance ; errance de l'âme et errance du corps. Rose est ce personnage bipolaire à la fois incarnation des dangers qu'encourt l'époux fidèle sorti du foyer, mais aussi visage irradié dans les mains de celui-ci ébloui par la lumière du beau sentiment qui causera sa perte. Pour Ella, Markus deviendra finalement “ le jour et la nuit ”. Valeska Grisebach poursuit l'œuvre de ses femmes en imposant un personnage construit par les données les plus élémentaires, la lumière, le sommeil et surtout ces paysages devant lesquels Markus se fige, face plantée à l'horizon, dévorant littéralement l'écran. Et cette image se répète, véritable leitmotiv du film et principe que la réalisatrice applique tant par une mise en scène sobre - une épure profondément terrienne, presque artisanale - que par la peinture de sentiments crus relayant toujours le silence des personnages. Ne nous étonnons pas qu'au vent dans les arbres fasse écho le grésillement des scies dans le métal lorsque Grisebach choisit ainsi de faire entendre la voix de Markus. Car c'est bien contre leur mutisme que la réalisatrice se place au plus près de ses personnages. Cadrages serrés, gestes lancinants et brutalité des ébats font de la passion qui les lie leur seconde peau. Ils sont alors la promesse que la “ Sehnsucht ”, plus qu'une notion vaporeuse, est bien la chair de chaque chose. La présence massive, bestiale de Markus qui traverse l'interdit des bois du village, pour tenter l'interdit du couple n'est alors que l'incarnation de sa propre passion amoureuse. Ainsi, le film tire sa beauté d'éléments simples et trop vrais qui à l'écran risqueraient presque de basculer dans une certaine trivialité. Mais Grisebach parvient justement à en tâter la substance comme, de certaines choses, on toucherait l'essence sacrée : une lumière brûlante sur les visages familiers, celle glacée d'un réveil amnésique, le bois, l'étang, la maison jusqu'à la chair, cette fois, des hommes. Ainsi, d'une passion sourde annulant la mélopée lyrique et la tendresse humorale, Sehnsucht tire sa force. Mais ce sentiment que la réalisatrice, touchant à sa plus simple expression, parvient à rendre carnassier éveille en même temps un véritable trouble ; une gêne même lorsqu'on le découvre ancré dans chaque être comme dans chaque pierre. Cette “ Sehnsucht ” est alors un élément palpable n'appartenant plus qu'aux réalités physiques et terrestres, apte même à les réduire à néant. Elle est bien un contact, une rencontre avec le monde quand Markus ni mari, ni amant, devient une figure, nouvel archétype romantique que Grisebach aurait pourtant dessiné suivant la tradition. La rêverie mélancolique est littéralement prise en charge par le corps de cet homme. Lui, n'est plus que le silence poétique et extatique des femmes qui le regardent comme il les enserre et les touche. Grisebach sculpte les hommes donnant à la rudesse de leur destin une saveur d'éternité, comme on tracerait les lignes accidentées d'une forêt afin d'en sentir le vieux bois. Contre l'empire des sens, l'on comprend que les dialogues aient peu de place dans ce portrait amoureux à froid et en vrai. Mais ils sont en même temps moments rares et précieux quand dans une séquence édénique, ils se mêlent à la course des rayons solaires plongeant sur un jardin, sur la mine flétrie et paisible de paysans qui se rappellent qu'autrefois l'on sculptait autels et figures saintes dans le bois de leurs forêts. Car c'est bien ce regard presque ancestral rêvant l'harmonie divine de la nature et de l'homme que nous offre la “ Sehnsucht ” et sa “ nouvelle ” approche. Valeska Grisebach avec un Markus molosse aux dimensions de son drame, ruine les enjeux de ce réalisme que l'on pourrait se plaire trop facilement à qualifier de documentaire. Car finalement de sa tragédie mutique et violemment sensitive, la jeune réalisatrice allemande ne garde que le mythe. Laissons à qui n'y pas encore goûté le plaisir d'en découvrir l'issue lorsque, dans un final allégorique, quelques enfants donnent à l'histoire de l'époux et amant l'allure d'un conte ; reflet d'une époque où le cinéma n'existait alors que par la parole et le geste des hommes.
Marion Klotz
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