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Pour aller au ciel il faut mourir, de Djamshed Usmonov

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir
C'est un récit d'apprentissage pour le moins surprenant que nous livre pour son quatrième long-métrage le réalisateur tadjik Djamshed Usmonov, dans Pour aller au ciel il faut mourir. La première particularité de ce film initiatique est la quête originale du héros : Kamal, jeune marié de vingt ans, n'arrive pas à faire l'amour avec sa femme, et part chercher de l'aide pour y remédier. L'expertise du médecin n'étant pas concluante, Kamal a alors recours à l'expérience de son cousin, qui ne parvient pourtant pas plus à lui venir en aide. En chemin, dans le train, le tramway, la ville qu'il parcourt de long en large, Kamal ne cesse d'observer les femmes et tente de les approcher. Toujours en quête, et jamais désespéré, Kamal emprunte différents moyens de transport – train, bus, trolley, voiture – il arpente les rues de la ville, entre dans les magasins, monte d'innombrables escaliers, dans l'espoir d'une porte laissée ouverte ou d'une étreinte accordée. Il s'agit donc bien d'un véritable périple, presque d'un pèlerinage pour guérir du mauvais sort qui l'a frappé. La dimension spirituelle est d'ailleurs toujours prégnante et se lit sur le visage lisse, calme et confiant du jeune homme, qui semble toujours garder espoir. Il ne paraît pas inquiet, ne s'apitoie pas sur lui-même ni ne se plaint. C'est un film sur l'attente, la maturation, la confiance. Inlassablement, Kamal attend : qu'il s'agisse de son cousin qu'il attend plus d'une nuit dans son salon, de la jeune femme croisée dans le trolley qu'il attend à l'arrêt où elle monte, ou encore du bandit qui l'embarque dans ses cambriolage alors qu'il aurait maintes occasion de s'enfuir. Evitant tout dialogue superflu, et nous confrontant au mutisme de ces personnages, Usmonov parvient quand même à nous happer dans cette histoire si étrange, qui vire au cauchemar surréaliste lorsque le jeune puceau en vient à abattre froidement et cruellement le bandit qui a violé une femme. C'est après cet acte seulement que Kamal va être délivré de son handicap. Faut-il tuer un homme pour en devenir un ? Doit-on perdre son innocence pour acquérir la virilité ? Le message du film peut paraître au premier abord obscur. En fait, le cinéaste semble vouloir nous signifier qu'il faut tuer l'animal qui est en nous, pour pouvoir aimer et donner. La subtilité de la mise en scène d'Usmonov ne nous y trompe pas : quand la scène de l'assassinat est en partie cachée, puisqu'on ne voit que Kamal qui pointe un fusil sans qu'aucun plan de la victime ne nous soit montrée, la scène d'amour est au contraire mise en valeur, surcadrée à la fois par la fenêtre devant laquelle le couple se tient et l'embrasure de la porte d'où nous est montrée la scène. L'amour enfin consommé devient alors ouverture, liberté vers un nouveau départ, à l'image de la lumineuse fenêtre et de la pile de valise à côté du couple. L'amour devient acte salvateur et libérateur, mais aussi rite initiatique, étape nécessaire, au même titre que le départ ou la mort. Qu'adviendra-t-il de la jeune femme, Vera, l'ange impénétrable au visage lumineux et rassurant qui s'est trouvé sur la route de Kamal et qui a su lui apporter ce qui lui manquait ? Kamal ne semble s'en soucier, tout entier consacré à son but, il n'a pas vu ce qui se passait autours de lui : une réalité sociale où le salaire d'une femme ouvrière ne lui suffit pas à vivre, ou le banditisme mafieux se développe. A la suite de Kamal, ce voyage dans l'Asie centrale nous plonge dans l'ambiguïté et les contradictions inhérentes à la société et à l'humanité. Si le cousin de Kamal croit que c'est de la consommation que provient la vraie jouissance, en le forçant à s'empiffrer au restaurant, et en lui payant des filles de luxe, c'est en réalité dans la pauvreté et le crime que Kamal trouvera son salut. Pour aller au ciel il faut mourir : chaque étapes et chaque progrès n'est que le fruit d'une souffrance, affirme ce film avec fatalité. Pourtant, on ne peut qu'être touché par le jeu de cet acteur au visage si doux et avide d'amour et d'attention, et se réjouir de l'aboutissement de sa quête ; quand ceux qui cherchent le plaisir et l'argent facile et sans douleur ne peuvent qu'échouer, dans un monde où il faut chaque jour se démener et faire avec ce qui advient pour obtenir ce que l'on veut.
Suzanne Duchiron
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