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Notre pain quotidien
de Nikolaus Geyrhalter

 

 

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir  

 

Notre pain quotidien est un documentaire unique, une plongée hypnotique dans l'univers de l'industrie agro-alimentaire. Le film de Nikolaus Geyrhalter repose sur un parti pris esthétique extrêmement fort mettant l'accent sur la monotonie du travail et l'absurdité de l'entreprise humaine. Ce sont des longs plans fixes jouant allégrement de la symétrie des espaces qui provoquent la fascination. Attendu évidemment comme un film politique, engagé, Notre pain quotidien se révèle en fait bien plus ambigu. Au premier abord, le spectateur est choqué par ce qui lui semble une absence de point de vu (la logique des larges plans désincarnés n'est jamais expliquée). Si le film laisse toutes les portes ouvertes à ses spectateurs (le cinéaste expliquant lui-même n'avoir pas avoir voulu asséner des discours tout faits) et interroge de toute évidence le regard que nous posons sur le monde, il laisse néanmoins à voir sans complexe le système terrifiant instauré par l'être humain. Mais loin de nous asséner une vision anti-mondialisation simpliste, le film joue abondamment de l'ambivalence des sentiments humains: attirance et répulsion côtoyant nausée et appétit.
Cette plongée dans ce système irrationnel est rendue possible et palpable par la puissance troublante des images. Et le cinéaste joue de cette absurdité avec un humour par moments assez violent, le spectateur se trouvant devant un spectacle surréaliste tour à tour amusant et dérangeant. Amusant dans le cas de ces ouvriers qui engagent une conversation dans un ascenseur silencieux et la poursuivent dans un déluge sonore jusqu'à plusieurs centaines de mètres plus bas, étrange quand on assiste au spectacle d'une prise de sperme à un bœuf ou à la distribution automatique de nourriture ressemblant à l'arrosage d'animaux, carrément dérangeant quand on voit les poussins ou les poulets balancés comme des radis les uns sur les autres avec de temps en temps l'un ou l'autre abîmé. Plus généralement, ce que nous montre Geyrhalter c'est le quotidien de l'ouvrier qui perd en toute logique son œil critique par la répétitivité des taches qu'il effectue. On assiste ainsi au dépeçage tranquille de toute bête leur passant entre les mains aussi émouvant pour eux que s'il s'agissait de salades.
Tout semble dominer l'homme dans Notre pain quotidien, que ce soit la nature (les mines de sel gigantesques ou les champs à pertes de vu), les machines (toutes plus imposantes les unes que les autres) ou les animaux (les marées de poulets). Plus que jamais l'homme semble minuscule, faible, amené à sa propre perte, emporté par son ambition et le progrès. Et ce ne sont pas les maigres échanges humains, qui semblent aussi intéressants que ceux des poulets qui nous diront le contraire. C'est une vision de la condition humaine que transmet le documentariste, mais pas particulièrement une vision de l'industrie en question. Dans ce désert affectif, paradoxalement, il n'y a que les machines et les animaux qui semblent capables d'apporter une maigre résistance. La machine, puissance irréelle gronde avec fureur que ce soit à travers l'avion qui fonce sur le spectateur ou la moissonneuse batteuse dont la caméra prend le point de vue et qui se déchaîne sur les récoltes. Dans une séquence bouleversante, on assiste au sursaut d'une vache consciente de son exécution prochaine, quelques instants elle se débattra jusqu'à se soumettre comme les autres. Ultime ironie de Nikolaus Geyrhalter, lucide sur la tentation de revendication : quand la journée (et le film) se finit c'est l'oubli, on nettoie le lieu, on aseptise et on efface toute preuve. Personne n'a rien vu.

Scott Noblet

 





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