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Old Joy de Kelly Reichardt

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir
Juste un murmure
Le regard suspendu à l'image. Le souffle court. L'oreille bercée par le bruissement des feuilles et le ruissellement de l'eau. « Old Joy... », ces mots résonnent comme un lointain murmure, un murmure lointain mais toujours aussi troublant. « Old Joy », joie passée, souvenir paisible du second long-métrage de Kelly Reichardt. Une femme enceinte esseulée, un époux qui part passer un week-end avec un vieil ami à la recherche d'une source d'eau chaude, dans les montagnes de l'Oregon. Old Joy commence sur le ton du road movie et du buddy movie, deux genres spécifiquement américains. Et pourtant cette atmosphère initiale n'est qu'une belle fausse piste. Le film transcende les codes génériques pour nous emporter dans un ailleurs insoupçonné, à l'écart des préoccupations sociopolitiques d'un pays dans lequel les deux protagonistes ne se reconnaissent plus. Old Joy fascine par sa sobriété esthétique et sa beauté plastique. Le film tourné en super 16, transféré en HD pour sa présentation au festival Sundance 2006, nous propose des images éclatantes de lumière et de couleur. Le jeu sur la profondeur de champ et sur d'étroites zones de netteté offre des gros plans surprenants sur les éléments naturels des montagnes de l'Oregon. L'oscillation entre flou et net dans une même image suggère l'équilibre instable et le trouble croissant chez les personnages. L'eau scintillante, les feuilles verdoyantes, la vie grouillant entre les branches et les pierres sont délicatement révélées par la caméra attentive de Peter Sillen. Au fil du parcours de Mark (Daniel London) et de Kurt (Will Oldham), nous découvrons un monde mystérieux, silencieux et sacré, dissimulé et préservé à l'écart du monde moderne. Old Joy apparaît comme une magnifique ode à la nature et à la vie, où le décor verdoyant irradie des personnages enfin éloignés de la grisaille de Portland. Kelly Reichardt a choisi de favoriser les silences, pourtant aucun temps mort n'alourdit le film. Chaque image semble utile au parcours géographique et spirituel de ses personnages. La lenteur est évitée au profit d'une douce langueur et d'une tension permanente. La recherche de la rivière d'eau chaude devient alors la quête d'un Graal intérieur, un parcours introspectif et intime à la recherche du temps perdu. Dans le lieu singulier où les deux hommes se plongeront dans des baignoires en bois, à l'abri d'une tonnelle, le temps semblera s'arrêter. C'est ce sanctuaire qui permettra de raviver la sensation d'un bonheur passé, de préserver des souvenirs émus, de libérer des récits inutiles comme des silences chargées de sens... Un lieu de communion, comme dans un rêve, loin du monde et des contraintes des hommes... Dans Old Joy, la quête de l'eau devient une recherche de régénérescence d'un soi réaffirmé, assumé et renouvelé. Les deux personnages sont totalement différents, mais tout aussi désenchantés par la société à laquelle ils appartiennent : qu'il s'agisse de Kurt, éternellement jeune et insouciant malgré son caractère volubile et son style baroudeur, ou de Mark, calme et taciturne, mais dont chaque mouvement de son fin visage laisse entrevoir le doute et la peur d'une paternité imminente et d'une vie conventionnelle. Old Joy apparaît comme un film d'une grande subtilité. Là où Brokeback Mountain (Ang Lee, 2006) montrait et revendiquait, Old Joy laisse supposer. L'histoire de Kurt et Mark reste un sous-texte, entre les images, au-delà des regards. Juste une paume sur une épaule, juste une main cernée d'une alliance glissant lentement dans l'eau, juste une impression. Le spectateur se contentera de l'ellipse, du non-dit, de la suggestion de ce qui ne peut être montré puisque cela n'est plus. D'où l'incroyable sensualité d'un film d'une pudeur extrêmement efficace. Kelly Reichardt semble interroger les potentialités expressives du cinéma : le besoin, le manque, l'amour peuvent-ils être transcrits sur un écran ? Comment représenter un lien invisible, de l'ordre de la sensation, de la tension, du frisson ? La « Old Joy » tiendrait alors de l'irreprésentable : fugitive, ineffable... D'où l'économie des dialogues et la distance quasi constante entre Kurt et Mark, si différents après avoir été si proches. Juste soixante-seize troublantes minutes de poésie, d'harmonie et de fraîcheur.
Carole Milleliri
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