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Les oiseaux du ciel
de Eliane de Latour

 

 

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir  

 

« Dieu ne laisse pas tomber les oiseaux du ciel, et à plus forte raison les hommes », se convainc Shad, l'un des deux héros du film de Eliane de Latour, Les oiseaux du ciel, lorsqu'à mi-parcours de son périple migratoire vers le Nord et ses richesses, il tente de se rassurer et de garder espoir. La dimension spirituelle, clairement affirmée, est l'une des forces qui se dégage de ce film, qui trace l'histoire de deux amis africains, Shad et Otho, quittant Abidjan dans l'espoir de réussir en Europe et de pouvoir revenir en héros au pays. Version contemporaine de la parabole de l'enfant prodigue, l'histoire de Shad et Otho est celle de deux frères de cœurs qui partent à la conquête de la réussite mais n'auront pas la même destinée. Condamnés à vivre de l'économie souterraine et du petit banditisme car sans-papiers, les deux amis ne peuvent s'intégrer légalement dans la société, et se trouvent impliqués dans l'univers sans pitié du « chacun pour son chacun », où l'argent est réservé au plus fort et au moins scrupuleux, à celui qui saura faire sa place parmi la concurrence de ses semblables. Shad, tout en affirmant que son action est contraire à sa morale et qu'il souhaite être « clean », se plie cependant à la réalité. De magouilles en petits boulots, il rencontre en chemin Tango, une jeune française avec qui il quitte Londres pour Paris dans la perspective d'un mariage blanc. Quant à Otho, l'intellectuel, il refuse d'agir contre ses principes, et prend conscience des dysfonctionnements de la société et du clivage Nord/Sud qui ne peut se résoudre si les africains ne cherchent qu'à imiter les occidentaux, à l'exemple de tous ces tailleurs d'Abidjan, réduits à concevoir des vêtements « original des Champs Elysées », contre-marqués Nike, alors qu'ils sont capables des meilleures créations dignes des plus hauts couturiers français.
« Il faut se faire une petite imagination sur la vision globale des choses », est la devise d'Otho. Mais cependant, incapable d'agir seul, c'est lui qui sera perdant à son retour, face à Shad, revenant triomphant dans une panoplie casquette-survêtement-lunette jaune vif. L'enfant fêté à son retour est celui qui s'est laissé emporté dans le système, et le véritable « guerrier » en conscience, Otho, qui s'y est refusé, revient les mains vides en situation d'échec.
Mais le film ne se réduit pas à ce scénario qui entremêle deux parcours de jeunes immigrés, tout en revenant régulièrement sur la famille restée au pays, et qui met en scène des personnalités complexes, tiraillées entre leurs désirs et les possibilités qui s'offrent à eux, entre leurs bonnes intentions et l'appât du gain, entre les différentes cultures qu'ils portent en eux et s'opposent parfois. Ainsi, le personnage de Tango, incarne à lui seul tous ces antagonismes, et reflète la complexité du monde et de la société. Homosexuelle blanche, en rupture de ban, elle veut à tout prix aider Shad à s'en sortir mais se trouve heurtée à l'incompréhension de ses proches, à la violence et la cruauté de sa famille, et est elle-même en migration alors que toutes les portes lui sont fermées.
Ce film est un véritable brassage de cultures, de couleurs, d'idées. Sans manichéisme ni misérabilisme, Eliane de Latour nous embarque dans le tumulte de la conquête de la réussite et de l'émigration, et la force de ces personnages qui veulent à tout prix se battre en « guerriers » et conquérir ce nouveau monde qui leur fait miroiter tant de richesses, transparaît de partout. Les dialogues sont percutants, l'élocution particulière des personnages africains et le mélange des langues (l'anglais et le français) leur donne un impact saisissant. Le travail des voix et de la musique avec le chanteur Tiken Jah Fakoly créé un rythme, qui, associé à la technique du montage cut, sans transition ni raccord, accroît la dimension syncopée et instable des vies que l'on croise.
Mais au milieu de cette tempête et de ce combat, c'est toujours l'espoir de s'en sortir qui l'emporte. Les personnages quittent sans cesse les lieux pour voir ailleurs. L'émigration est une conquête et non une fuite. Il s'agit même d'un pèlerinage, pour Otho comme pour Shad, malgré leur différence de confession, qui s'en rapportent au divin dans leurs tourments. Ainsi, la séquence à la poste, où un travelling latéral nous montre l'interminable file d'attente des immigrés au guichet qui vont déposer le mandat qu'ils envoient régulièrement au pays, est filmée comme un rituel, un geste sacré nécessaire pour conserver toute dignité humaine. L'émigration, c'est l'envol dans toute sa dimension spirituelle, porteur d'espoir et de renaissance. Si la société a mis des barrières entre les hommes, du moins se trouvent-ils réunis dans leurs croyances et leur espérance.

Suzanne Duchiron

 





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