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Montag d'Ulrich Köhler

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir
« Lundi, les fenêtres arrivent ». C'est le titre allemand du deuxième long-métrage d'Ulrich Köhler, réduit simplement à celui de Montag, « lundi », pour sa version française. Le « lundi », c'est la semaine qui recommence, la routine qui va se répéter. C'est aussi le lointain et le proche, une semaine future qui porte en elle toutes les potentialités que les personnages voudront bien exploiter. Car le couple héros du film, Frieder et Nina, semble pourtant plein de promesses. Famille apparamment recomposée puisque l'enfant, une petite Charlotte docile et sage, est la fille de Nina mais pas de Frieder, qui s'en occupe néanmoins comme un père. Tout ce joli monde emménage dans la nouvelle maison , encore envahie de cartons, les papiers peints à moitié décollés et les fenêtres en attente d'être posées... Seulement dans ce film, rien n'arrive comme prévu, aucun énoncé n'est performatif et le « dire » diffère toujours des faits qui adviennent. Alors que Nina annonce qu'elle va chercher sa fille Charlotte, en réalité elle s'enfuit pour aller séjourner dans un hôtel de luxe au sommet d'une montagne, sans doute effrayée de la vie qui l'attend. De son côté, Frieder ne comprend pas ce qui lui arrive, et s'en trouve plus léthargique que jamais. Tandis que Nina exprime son refus et son malaise par le départ, et donc l'action, son compagnon lui oppose un refus passif, errant dans la maison en travaux, renvoyant le poseur de fenêtre sans lui expliquer ce qui ne lui convient pas, maugréant au plus haut point pour emmener Charlotte à la garderie. La séquence le montrant affalé sur la banquette d'un bus nous le présente porté à la dérive, sans motivation, et opère un contraste saisissant avec l'image de Nina sur son vélo dans la neige à la conquête de l'hotel de montagne. Le refus chez Nina s'exprime par la confrontation et le heurt. Ne supportant plus sa situation, et redoutant la vie qui l'attend avec cette installation, elle part affronter un monde radicalement autre, celui de la mondanité, du luxe, de l'artifice et du plaisir. Merveilleuse séquence que cette errance surréaliste de Nina dans les couloirs hostiles de l'hôtel pour cette femme à l'allure pataude, dans son blue-jean trop large et son pullover informe. On craint de la voir humiliée, mais sa présence est tellement étrange et déplacée qu'elle ne suscite même pas de réaction, renvoyant à l'inutilité de ce qui n'est pas à sa place. Car Nina sait très bien qu'elle n'est pas à sa place ici et en joue en forçant le trait et commettant expressément des maladresses. Ainsi par exemple, elle empoigne résolument une bouteille de jus de fruit à l'envers pour l'ouvrir et son unique T-shirt ne sera pas épargné. Qu'à cela ne tienne, cela n'empêche pas notre héroïne d'aller chaparder un rôti dans les cuisines de l'hôtel, enroulée dans un simple drap. Mais attention, ces loufoqueries n'en sont pas comiques pour autant. Elles expriment au contraire le décalage du personnage, sa difficulté à trouver place dans le monde. En se confrontant à un univers extrêment différent du sien, Nina se met à l'épreuve, se teste et se cherche. Elle expérimente également sa liberté, à l'heure où l'engagement et les responsabilités s'imposent à elle par la construction d'une famille. Libre, en effet elle semble bien l'être, dans cet hôtel où personne ne l'importune, où tout le monde vaque à ses activités, poursuit un but, à l'image de ces couples qui défilent bien alignés à l'entrée du gymnase pour y voir le show d'un grand tennisman... On ne saura pas comment la jeune femme entre et sort de l'hôtel mais l'errance qu'elle a commencé et l'étrangeté dont elle s'est recouverte ne la quitteront plus. À aucun moment le cinéaste ne nous fait pénétrer dans la psychologie des personnages, ne nous explique ni comment ni pourquoi les choses arrivent. Ce qu'il nous montre simplement, ce sont des personnages malheureux, qui ne trouvent pas leurs place, qui refusent ce qu'ils ont, qui ont peur de construire et ne savent pas ce qu'ils désirent vraiment. Cette quête aveugle, ce désespoir et cette envie d'autre chose indéfinissable pour chacun est très sensiblement mise en scène dans ce film subtil et troublant. Frieder et son « ex », qui se retrouvent sitôt Nina partis se demandent pourquoi ils se sont séparés... Le cinéaste n'a pas de réponse à tous ces aléas de la vie qui surviennent sans qu'on ne les prévoit ni qu'on les souhaite, mais qu'on laisse cependant s'installer. Köhler nous dépeind la vie qui se déroule sans que les êtres n'en aient aucune maîtrise ni même conscience que de petits évènements suffisent à bouleverser une existence. Tout est une affaire d'instant, de moment, de décision. Mais comme le papier peint que l'on arrache, chaque geste est irréparable. Le départ de Nina, fugue pourtant brève, va suffire à destabiliser complètement ce couple qui avait tant besoin d'être soudé au moment ou il s'engage dans la vie commune. Il est loin le bonheur fusionnel du couple exprimé si joliment au début du film dans un plan montrant les deux corps nus enlacés dans une étreinte bienheureuse, quand, à la fin du film, Nina et Frieder tentent en vain d'avoir un rapport dans leur voiture, habillés, ne sachant ni où ni comment se toucher... « Lundi, les fenêtres arrivent » : tout n'est pas si simple que cela, nous dit Köhler, et en réalité, rien n'arrive comme prévu, à l'image de ce voisin gravement malade qui finira par mourir d'un stupide accident de vélo. Réduisant les dialogues à l'extrême, effaçant tout ce qui n'est pas necessaire, dans une volonté d'épure, Köhler nous confronte cruellement à la vie sans passion, à la vie dénuée de sens et de motivation. Mais si le film nous présente le mal-être des individus, il n'en n'est pas désespéré pour autant, car bien que très malhabilement, les personnages tentent d'exprimer ce malaise et de s'en défaire, par la fuite, le refus, l'opposition, l'appel à autrui. Finalement, même si quelque chose s'est cassé dans le couple, on peut espérer qu'il pourra se reconstruire autrement. Une lueur d'espoir figure tout de même dans ce tableau triste et déprimé, figurée par la petite fille Charlotte, la seule à donner son avis et à exprimer son désir, dans cette séquence où elle parvient à convaincre son père de l'emmener à la garderie. Si la jeunesse a encore des envies, alors, tout n'est pas perdu...
Suzanne Duchiron
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