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La légende du temps, de Isaki Lacuesta

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir
La légende du temps. On imagine d'abord un conte, une histoire douce comme les heures andalouses qui brûlent sous un soleil musical. Mais la légende du temps, c'est peut-être aussi- l'explication d'une image- le sous-titrage de ce qu'est le temps. Deux dimensions, deux univers. Deux personnages pour deux actes. D'abord, Israël, onze ans, aux allures de gitan charmeur, qui doit apprendre à vivre et à grandir en l'absence d'un père décédé. Le portrait de ce gamin andalou qui refuse de chanter et remet en cause toute autorité qu'on lui impose. Israël évolue, change et se met à rêver de voyage lorsqu'il rencontre un vieux pêcheur japonais exilé en Espagne. Ensemble, ils parlent de couteaux, de sabres, de femmes, de poissons et de femmes poissons. À la suite d'Israël est peinte l'étrange Makiko, jeune infirmière japonaise aux allures de chaton perdu. Makiko est venue en Espagne pour réaliser son rêve ultime, chanter le flamenco à la façon de Camaron de la Isla, véritable légende en son pays. Makiko, japonaise émigrée, se lie aussi d'amitié avec ce vieux pêcheur japonais. Il sera le point d'ancrage des deux personnages. C'est par lui qu'ils se croiseront à des époques, des moments éloignés- personne ne sait. Le spectateur est libre de recréer son espace temporel. Lacuesta crée un film nouveau. Il ne s'inspire de personne, ne s'attache à aucune convention narrative. C'est avec surprise que l'on découvre un objet filmique étrange et captivant. La légende du temps repose sur une construction scénaristique très particulière puisque les deux portraits ne se croisent jamais directement. Le réalisateur insiste d'ailleurs sur ce point : son montage n'est pas parallèle mais juxtaposé. Nous découvrons dans un premier temps l'âme d'Israël. Suit au destin de ce jeune garçon celui de Makiko. Comme deux lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais, Israël ne croise pas Makiko. Pourtant, leurs ombres se chevauchent sans cesse, leurs histoires respectives se répondent : leurs sensibilités dialoguent. Finalement, Makiko n'a fait que quitter le pays qui fascine Israël pour apprendre un flamenco que le petit garçon renie depuis la mort de son père. Lacuesta échappe aux symboles et réussit à photographier ces tranches de vie sans démonstration ni facilité. Le petit Israël est-il une réincarnation du grand Camaron, à qui il ressemble étrangement ? Quelles sont les réelles déterminations de Makiko ? Il devient de plus en plus devient impossible d'identifier la nature des images projetées. Documentaire ? Mélange de scènes de la vie quotidienne (on sait que ce sont ces personnages « réels » qui ont donné l'idée du film au réalisateur) et de fiction bien amenée ? Les visages sobrement filmés ainsi que les situations vivantes donnent au film les allures du réel alors que la mise en scène « trahit » la mise en place d'un dispositif de la part du réalisateur. Cette constante perte de repères pourrait nuire à l'œuvre mais elle crée l'effet contraire en donnant naissance à une véritable aura. L'existence extrême et minimale des personnages dépeints transcende leurs anecdotes de vie. Leur énergie nous capte et nous touche. Quand Israël apprend à faire des ronds de fumée près des marais salants, nous suivons la leçon à ses côtés et quand Makiko reçoit son premier cours de flamenco, nous y assistons autant qu'elle. La légende du temps réinvente le film de rêve et la peinture sentimentale puisqu'il nous est donné d'appréhender des sentiments similaires vécus par des personnages qui se ressemblent autant qu'ils s'éloignent l'un de l'autre. Tout est histoire de marées- de phases. Le dernier plan du film évoque avec beauté cette métaphore : deux barques flottantes bercées par la brise, puis la mer qui disparaît pour les révéler échouées sur le sable. L'eau salée est repartie mais le rivage est encore visible à l'horizon ; le rêve n'est pas mort. Le flot peut nous revenir apparemment inchangé, fidèle à lui-même mais légèrement différent- plus mature. Israël grandit, il change physiquement, ses traits se durcissent à mesure qu'ils s'éloignent de la candeur enfantine (le réalisateur étale son tournage sur un an afin de filmer « sans maquillage ou perruque » un enfant qui change). Il faut apprendre à apprendre des autres, vaincre sa peur- en acceptant de participer au test du couteau main tendue, yeux clos. En fait, il faut donner de soi pour devenir un autre. En d'autres termes, il faut laisser un peu de son sel aux maraîchers. Pas besoin d'être passionné de flamenco pour être touché par La légende du temps. La musique, quasiment absente du film, n'est qu'un prétexte pour pénétrer la complexité de deux êtres très particuliers. Si le cinéma c'est capter quelque chose de la vie, que ce soit un pré-ado qui roule des mécaniques pour draguer ses copines ou bien une nippone mélomane et mythomane, Lacuesta honore son art avec la plus grande justesse. Ces deux voix croisées dont nous n'avons perçu que les échos nous ont transporté à mille lieues de notre petit fauteuil de velours.
Arthur Dreyfus
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