|
|

|
C'est l'hiver, de Rafi Pitts

Les critiques des jurés du Prix de l'Avenir
C'est l'hiver s'ouvre sur le visage d'un homme prêt à quitter un Iran où le travail ne paie plus, laissant à sa femme et sa fille l'espoir d'un retour prodigue. La saison morte commence et recouvre de ses voiles la terre que le réalisateur iranien nous fait découvrir : la neige, le brouillard, l'attente du mari qui sera finalement tenu pour mort. Retenons surtout le voile des femmes qui déambulent entre les usines d'une banlieue de Téhéran et les dédalles de boutiques aux rideaux tirés, avec la dignité des veuves silencieuses qui portent leurs fantômes. Mais l'hiver de Pitts est aussi celui de l'arrivée de cet étranger, Mahrab qui s'éprendra de la femme du mari exilé et découvrira une ville mutique semblant se dérober sous ses pieds alors qu'il cherche simplement à y trouver sa place. La saison préférée de Pitts est celle du deuil et en même temps d'un éternel recommencement lorsque la vie du nouvel arrivant ne suit d'autre rythme que celle de l'absent. L'Iran prospère que Mahrab espère fait écho à celui que l'autre vécut. C'est l'hiver est donc un film choral, flottant, où le parcours des deux hommes se répondent, et où derrière le beau portrait d'un Mahrab en quête de liberté apparaît la destinée fragile du mari disparu en quête d'un ailleurs. Alors, bien sûr, le film est emprunt d'un réalisme social rude où l'Iran provoque le départ et le désespoir des hommes. Mais il faut d'abord retenir que le troisième long métrage de Pitts fut inspiré par un poème de Mehdi Akhavan Saless, poème d'exil et d'amour que scandent les premières et dernières séquences, comme le passage de Mahrab sur cette terre abandonnée ne fait que confirmer la loi de l'éternel retour. Et c'est sur cette donnée que Pitts déroule ses beaux plans, horizons larges et littéralement hantés aux allures de Western glacé. Au cœur d'un Iran lunaire fait de chemins tracés par d'interminables voies ferrées se trouve le foyer déserté, véritable zone frontalière qu'aura à conquérir Mahrab. Passant de cet Iran en grand angle que seul le cinéma pouvait nous offrir à la monotonie de petites usines et enclaves de celui que l'on voit peu, Pitts parvient à arracher une beauté franche et énigmatique à ce qu'on est tenté d'appeler ses « plans-perte ». L'œil de Pitts (et de son chef-opérateur Mohammad Davoodi qu'il serait sacrilège d'oublier) s'accroche à la précision des gestes ouvriers et aux visages des hommes pris dans l'intimité chaude de clairs-obscurs pour ensuite noyer son personnage dans les panoramiques qui ne laissent jamais apparaître le bout du chemin. Ainsi, le paysage qui s'ouvre derrière lui ne fait que tracer la fuite de l'époux archétype dont on ne connaîtra jamais le nom mais dont la mémoire s'exprime par l'épure de chaque plan. L'image chez Pitts prend en charge l'histoire de personnages que son regard pudique porté sur d'infinis paysages dessine comme l'arbre des possibles. Mahrab ne retrace-t-il pas celle de cet homme qu'en dépit d'une confrontation finale il ne rencontrera jamais ? Ne nous permet-il pas de comprendre les raisons d'un départ ? L'image frappe et nous détourne, elle cadre comme elle perd ses personnages dans la lenteur des foules et n'est alors que le regard lointain de cet autre homme invisible veillant pourtant toujours sur sa terre. C'est ainsi que la peinture d'un Iran quasiment parabolique pose la question que Pitts semblerait presque s'adresser à lui même : Faut-il chercher ici ou dans un autre part idéalisé les armes qui permettront d'aider sa terre et son foyer ? Porté par la même intention, partir ou rester ? Mais c'est peut-être moins pour tenter de résoudre ce problème qu'en cerner les enjeux que le réalisateur prend le parti d'un discours amoureux et signe ce magnifique hommage à la fidélité. Il serre alors le cadre sur Mahrab, roulant des yeux pour éviter le regard de celle qu'il aime lorsqu'il lui en fait l'aveu. Mahrab hésite, se détourne, pourtant décidé à s'engager. Ce trouble fulgurant et beau parce que vrai (l'acteur non-professionnel rencontrait alors pour la première fois la star et icône iranienne Mitra Hajjar), ce visage cette fois porté en pleine lumière donne au personnage l'envergure d'un héros discret ; un héros lancé à corps perdu dans l'épopée humble mais fulgurante de celui qui prend un nouveau départ le jour où il décide de s'établir définitivement, alors que sur l'Iran la neige ne cesse de tomber.
Marion Klotz
|