Im Sang-soo lors de sa masterclass
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La masterclass d'Im Sang-soo
Lundi 3 juillet Modérateur : Pascal-Alex Vincent
Le réalisateur coréen invité d'honneur de Paris Cinéma donnait lundi 3 juillet une Masterclass exceptionnelle. L'occasion de revenir sur sa filmographie, mais aussi son parcours. Comment l'"Enfant terrible" du cinéma coréen est-il devenu le réalisateur célébré et reconnu qu'il est aujourd'hui ? Retour sur une rencontre conviviale, ponctuée par les grands éclats de rire d'un réalisateur très à l'aise, visiblement heureux d'aller à la rencontre de son public.
Vous êtes né à la fin des années 60, dans une famille qui aimait le cinéma, avec un père critique. Avez-vous eu une éducation cinéphile ?
Mon père était en effet journaliste, mais finalement c'est lui aimait le moins le cinéma de toute la famille. Ensuite c'était moi qui n'en étais pas particulièrement fan. Le reste de la famille voyait énormément de films. Et finalement, c'est moi qui suis devenu réalisateur...
Comment avez-vous intégré la Korean Film Academy ?
En fait, je voulais devenir écrivain, mais il y avait déjà beaucoup de grands écrivains en Corée, alors je trouvais mon entreprise assez hasardeuse. Du coup j'ai préféré devenir réalisateur. A cette époque, la Film Académy n'était pas du tout reconnue. Mon père m'a même demandé pourquoi je voulais rentrer dans une école aussi « pourrie » ! Alors qu'aujourd'hui tous les réalisateurs passent par cette école.
Qu'y avez-vous appris ?
J'y suis rentré juste après sa création. Il y avait peu d'enseignants, peu de matériel. C'était l'école de la débrouille, la meilleure ! Les cours y duraient un an, aujourd'hui deux ans. A mon avis, c'est du gâchis de passer autant de temps dans une école, mieux vaut consacrer ce temps à tourner.
Vous êtes ensuite devenu assistant réalisateur. Est-ce un passage obligé vers la réalisation ?
A l'époque, les VHS étaient peu développées, il fallait attendre qu'un film passe au cinéma pour pouvoir le voir. Pour apprendre et pratiquer, il fallait vraiment travailler sur un tournage.
Avez-vous des réalisateurs préférés ?
Tout jeune, j'allais beaucoup au cinéma avec ma famille. J'aimais beaucoup Woody Allen par exemple. Mais si je devais n'en choisir qu'un seul, celui de l'univers duquel je me sens le plus proche, ce serait Shohei Imamura, le réalisateur japonais.
Quand avez-vous décidé de faire le grand saut vers la réalisation ?
Après ma formation, j'ai été assistant réalisateur pendant 3 ou 4 ans. Et pendant ce temps, j'écrivais des scénarios que je soumettais à divers producteurs. Ils étaient toujours rejetés et je me demandais pourquoi. Puis j'ai écrit Girls' Night Out, mais n'ai soumis qu'un pitch aux producteurs, en mettant l'accent sur les scènes de nus et de sexe. Ils ont dit oui tout de suite ! Girls' Night Out a été un succès. Toutes les filles de ma vie, à cette période où je passais beaucoup de temps à boire et draguer, sont dans ce film et je les en remercie !
Girls' Night Out est-il une ébauche de Une femme coréenne ? Quel regard portez-vous aujourd'hui sur ce premier film ?
En fait Girls' Night Out parle plutôt de ma vie lorsque j'avais la vingtaine. Une femme coréenne aussi, mais une fois que j'ai eu 30 ans. Des amis se sont demandés si la femme enceinte dans Girls' Night Out a un rapport avec Une femme coréenne. D'autres appellent mes 3 premiers films ma « Trilogie de la baise » ! Mais pour vous répondre, il est vrai que Une femme coréenne est un film plus « sérieux », plus « artistique » que Girls' Night Out. Alors que j'avais fait croire aux producteurs que c'était en quelque sorte la « suite » de Girls' Night Out pour les inciter à me produire.
Pour Tears, votre second film, vous vous êtes immergé dans les quartiers dangereux de Séoul, et avez filmé en vidéo. C'est un film esthétiquement très éloigné du reste de votre œuvre...
Tears est en effet très sombre et désespéré. Il correspond à une période de ma vie où j'avais envie de montrer à quel point j'en étais avant de réaliser mon premier film. C'est l'histoire d'ados mineurs qui se prostituent. Je suis allé directement dans ce quartier mal famé, j'ai fait la connaissance de ces jeunes, je me suis lié d'amitié avec eux et ai eu envie d'écrire sur eux.
Vous avez travaillé avec des acteurs non professionnels ?
En effet, ce ne sont pas des pros, on ne peut pas l'être de toute façon à 15 ou 16 ans. J'ai commencé à faire des recherches pour le casting. Des agences me contactaient et m'envoyaient des photos de jeunes gens très beaux, mais qui ne correspondaient pas du tout à mes personnages. Alors j'ai envoyé mes assistants réalisateurs dans les rues. Ils ont repéré les 4 jeunes gens du film et leur ont donné le scénario.
Comment Tears est-il perçu en Corée ?
Dès le début, je savais que ce film n'allait rien rapporter. Mais un scénario doit absolument se transformer en film, sinon il reste un simple bout de papier. Girls' Night Out, je l'avais écrit bien avant, je ne voulais pas qu'il finisse à la poubelle. Pour Tears, je l'avais tourné en DV, je l'ai agrandi en 35 mm et montré au Festival de Pusan. Le film n'a pas marché, des gens ont même été si choqués que j'ai reçu des menaces de mort !
Une femme coréenne, qui date de 2003, a été présenté au festival de Venise. Comment, surtout après Tears, avez-vous réussi à amener de grandes vedettes coréennes sur ce film ?
Dans les années 90, la société coréenne enfin libérée de la dictature militaire, accédait enfin à la démocratie. Nous avons tous pensé que nous allions enfin pouvoir être heureux. Mais en fait pas tant que ça. Je me suis demandé pourquoi. C'est le point de départ de mon scénario. Les deux acteurs n'étaient pas connus à l'époque. Les producteurs ne les voulaient pas. Finalement il a été tourné, et même une fois le film fini, des investisseurs ne voulaient pas le financer. Alors qu'en général on demande aux investisseurs de donner de l'argent avant le tournage ! Le film est resté 6 mois dans une cave, puis il a été sélectionné à Venise. Tout le monde a commencé à en parler et à aimer le film. Aujourd'hui, les deux acteurs sont des stars. Je n'arrive même plus à les joindre par téléphone !
Dans ce film, on a découvert Moon So-ri, une actrice incroyable. Après avoir joué dans Oasis et Peppermint Candy, a-t-elle été tout de suite consciente de la difficulté du rôle ?
Vous ne seriez pas un peu amoureux d'elle, vous ? (l'intervieweur acquiesce...). MSS m'a contacté après avoir lu le scénario, qui devait lui avoir plu. Mais comme elle n'était pas connue, on m'a déconseillé de la faire tourner. Je me suis alors adressé à une autre actrice, qui à la lecture du scénario, a pris peur et s'est littéralement enfuie. A ce moment là, Moon So-ri a reçu le prix du Meilleur espoir féminin à Venise pour Oasis. On s'est rencontrés à nouveau. Je me suis mis à genoux pour la faire revenir. Elle ne voulait pas puis elle a cédé.
Question dans le public : Avez-vous des affinités avec le cinéma français ou pensez-vous filmer complètement différemment ?
Je ne connais pas très bien la France. Mais j'ai l'impression que les français ont eu l'occasion de tout avoir, tout faire. Vous n'avez pas cet esprit désespéré qui caractérise les coréens.
(On montre un extrait de Une femme coréenne, long travelling de l'actrice nue, qui danse dans une chambre). Comment avez-vous filmé ce plan ? Avez-vous fait appel à un chorégraphe ?
Le personnage du film est une jeune femme qui a été danseuse. Elle a abandonné après son mariage mais danse toujours pour elle. On a fait appel à un chorégraphe, le chef op faisait son travelling. Je n'ai rien eu à faire, sauf vérifier qu'aucun poil n'apparaissait à l'image ! Pourquoi ? Parce que dans le cinéma coréen, il est absolument interdit de montrer un pénis ou des poils. Il y a une commission de censure composée de critiques de cinéma qui contrôle cela. D'ailleurs je viens de me rappeler que mon père en a fait partie !
Comment Une femme coréenne a-t-il été reçu ?
Le film a eu un grand succès. Mais il paraît que les hommes qui sortaient des salles donnaient de grands coups de pied dans les affiches, car le producteur avait insisté sur les scènes de nu et de sexe. Du coup certains spectateurs se sont sentis roulés. La presse a été très positive. Les journalistes femmes ont dit que le film était pour elle une catharsis, qu'elles se sentaient libérées.
Est-ce à votre avis un film féministe ?
Lorsque je suis devenu réalisateur, j'ai compris que les films n'enregistrent que des images d'objets et de personnes qui réfléchissent la lumière. L'idéologie ne m'intéresse pas. Le féminisme, je ne sais pas ce que c'est. Mais l'humanisme, oui !
Parlons maintenant de The President's Last Bang, qui raconte la chute du président Park Chunghee. Vous aviez 17 ans à l'époque où cet événement a eu lieu. Quels en sont vos souvenirs ?
Mon père haïssait le président, et il s'est réjoui quand il a appris sa chute. Mais dans mon lycée, tout le monde était atterré. J'ai fait ce film pour rendre hommage au point de vue de mon père, qui était aussi le mien (et sûrement celui de nombreux coréens). Mon père en est en quelque sorte le coréalisateur !
Quand votre projet a été connu, avez-vous subi des pressions ?
Quand on commence à tourner un film, en général on le fait savoir. Nous, on a tout fait pour le cacher, de manière à éviter toute pression. Mais cela s'est su, évidemment. J'ai eu un jour la visite de quelqu'un des services secrets. On a pris un thé, j'ai confirmé que je faisais un film sur le Président, et puis voilà. Ca s'est arrêté là. C'est vraiment bien la démocratie ! Mais la fille du président, qui se présente elle-même aux prochaines présidentielles et a de bonnes chances, a tout de même réussi à faire couper quelques scènes d'archives. Lors de la sortie, j'ai été très attaqué par la presse de droite, très influente. J'ai même été mis sous protection pendant un mois après la sortie du film. Le public coréen, qui avait lu ces critiques, est peu allé voir le film en salle. Puis quand il est ressorti en DVD, il a été redécouvert. Le public s'est rendu compte que le film était intéressant, et beaucoup plus drôle qu'on ne l'avait dit.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet ?
Il s'appelle The Old Garden et est adapté d'un roman d'un grand romancier coréen. Il est question du Vietnam, ce pays naguère si puissant qui a réussi à battre matériellement et moralement la France et les Etats-Unis. Aujourd'hui beaucoup de vietnamiens vivent en Corée et sont très peu respectés. Il y a même eu un grand scandale récemment à ce sujet. Je me suis donc demandé comment ce pays en est arrivé là, en faisant le parallèle avec un personnage d'homme idéaliste, doté d'une forte volonté, mais qui se désole de vivre à une époque où toute croyance ne sert à rien. Et puis il est sauvé par l'amour d'une belle femme !

Merci à Grégory Morin pour les illustrations ! laitaumiel@hotmail.fr
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