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Isabelle Huppert et Michael Cimino
© Photo Theresa Murphy
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La Masterclass de Michael Cimino
Mercredi 6 juillet 2005
Evénement exceptionnel hier : la masterclass de Michael Cimino autour de son chef-d’œuvre La Porte du Paradis, présenté en copie neuve et en version intégrale. Accompagné d’Isabelle Huppert, le réalisateur a répondu aux questions du critique Michel Ciment, puis à celles du public. Retranscription des principaux moments de cette Masterclass.
Michael Cimino Je suis ému et très content de découvrir ce qu’ils ont fait de ce film (un extrait de La Porte du paradis, la grande scène du bal, a été projeté au début de la séance). Je ne l’ai pas encore revu. Je n’arrive pas à croire qu’il y ait tant de gens venus voir un film qui date de 25 ans. A propos de cette Masterclass, je voudrais préciser : je ne suis pas un maître, je suis un élève comme beaucoup d’autres. J’ai déjà oublié tout ce que j’ai appris. Mais je comprends tout ce qui me reste à apprendre. Nous sommes sur le même chemin, mais pas à la même place. Nous cherchons la même chose.
Michel Ciment J’aimerais que nous parlions de votre parcours. Comment devient-on réalisateur ? Quelle a été votre formation ? Initialement, vous aviez envie de faire du Music Hall. Est-ce que vos tournages, et notamment cette grande scène de bal du début de La Porte du paradis, s’inscrit dans ce désir ?
Michael Cimino C’est vrai, j’aime la danse, la musique. Pour moi c’est une des choses les plus merveilleuses au monde, être sur un plateau avec des danseurs, de la musique, une caméra qui bouge. John Ford a dit qu’il y a 3 sujets parfaits pour un film : un cheval qui court, une grande montagne, un couple qui danse. Je suis tout à fait d’accord. D’ailleurs dans mon film, il y a les trois ! C’est pourquoi j’espère bien que John Ford nous donne sa bénédiction ce soir.
Michel Ciment Vous avez commencé par étudier l’art à Yale. Comment cela a-t-il influencé votre travail ?
Michael Cimino Je ne sais pas comment l’on devient réalisateur. Ni même pourquoi car c’est quand même le pire des jobs. On travaille 24h par jour, 7 jours par semaine. Les comédiens viennent pour quelques semaines de répétition puis de tournage, et puis vous, vous restez tout seul avec toute cette pellicule, et vous passez une autre année à faire le montage ! En fait, je n’avais aucune intention de faire des films. C’étaient les grands peintres qui me passionnaient, Degas, Kandinsky, Bonnard… C’étaient eux mes héros, pas les réalisateurs ou les stars. Je n’ai pas grandi en voyant des films comme beaucoup de réalisateurs actuels. C’est une transition étrange que je ne peux expliquer qu’en disant que cet écran blanc est une surface à deux dimensions tout comme un tableau. On le regarde de la même manière. Mais en même temps, j’ai conscience qu’on ne comprend vraiment un espace qu’en se mouvant à l’intérieur. C’est pourquoi cet espace bi dimensionnel est devenu mon ennemi. J’ai voulu détruire ce mur, vous emmener au-delà, vous immerger dans un espace à trois dimensions. Dans Sunchaser, l’un des personnages prie, et dit “ Que la beauté soit devant moi, derrière moi, au-dessus de moi, sous mes pieds, partout autour de moi ”. C’est mon idée du cinéma. Si vous avez déjà vu un ballet, vu de la salle, c’est un tableau très élégant mais en 2 dimensions. Si vous passez sur le côté, dans les coulisses, l’expérience change radicalement. On perçoit l’effort physique, on comprend que c’est très athlétique, on entend les souffles, les pas. C’est comme des chevaux qui suent. Et puis si on se redéplace vers l’avant, c’est très beau à voir, mais on ne ressent plus aucun effort.
Michel Ciment Vos aimez le cinémascope, pourquoi ?
Michael Cimino Oui, j’aime le grand écran, car les grands espaces américains l’exigent. On se limite forcément quand on diminue le ratio. À la TV, c’est un autre film que l’on voit.
Michel Ciment Vous avez suivi des cours à l’Actor’s Studio.
Michael Cimino J’étais si naïf ! Je ne connaissais rien du cinéma. Je ne savais pas diriger les acteurs. Mais je savais qu’il me fallait apprendre comment fonctionne un comédien pour me montrer sûr de moi face à lui et lui inspirer confiance. J’ai pris des cours une fois par semaine, et aussi des cours privés et des cours de danse. Tout ce que j’ai pu apprendre, je l’ai fait. Réaliser, ce n’est pas commander, c’est être un coach, comme un entraîneur sportif. Vous avez besoin d’inspirer les comédiens pour les inciter à donner le meilleur d’eux-mêmes. C’est cela le plus important, plus que le montage du film. Inspirer les comédiens et l’équipe. Si l’équipe est portée, inspirée, les comédiens ressentiront cette énergie. L’équipe sent quand le metteur en scène est indécis ou a peur, ou quand il est sûr de lui. Si vous êtes sûr de vous, vous avez la possibilité de réussir quelque chose, d’atteindre un moment où l’on se dépasse. Et c’est pour cela que l’on continue à faire des films, pour retrouver cette sensation. Et d’ailleurs Isabelle était parfaite pour cela !
Isabelle Huppert Je voudrais apporter une précision. Michael a dit que les acteurs venaient pour quelques semaines, mais le tournage de La Porte du paradis a tout de même duré 7 mois ! Pour le plaisir de chacun, bien sûr. C’était une aventure exceptionnelle par sa longueur. Il y avait vraiment quelque chose d’intrinsèquement américain : l’espace, la lumière… Quand on est implanté dans cet environnement, on est forcément différent. Il y a quelque chose de solaire, une énergie qu’on ne retrouve pas forcément en Europe. Ce sont des éléments très directs, très simples, mais qui sont au service d’une ambiguïté partout présente dans le film, notamment dans les relations entre les personnages. C’est comme si ce film renfermait un secret. Clarté et ambiguïté, la collusion des deux est rare dans le cinéma américain, et c’est ce qui fait la grande beauté de La Porte du paradis. Les acteurs étaient porteurs de cette énergie. On dit que Michael demande aux acteurs des choses incroyables qu’on ne demande jamais dans un film français. Monter à cheval, patiner… Et en effet c’était bien le cas !
Michael Cimino La chose incroyable, c’est quand vous demandez à un grand comédien de faire une chose impossible, il la fait ! Isabelle a appris à monter à cheval, à conduire un buggy avec un étalon arabe. C’est un phénomène de la nature !
Isabelle Huppert Il faut dire que c’est difficile de refuser ! Ce que j’ai fait sur ce tournage, je ne le referais jamais. J’ai peur de chevaux, je ne danse pas très bien…
Michael Cimino A propos d’Isabelle, je l’ai choisie par intuition, pas de façon intellectuelle. Je n’avais pas vu ses films à l’exception d’un extrait de 10 minutes. Mais c’est quelqu’un de très intelligent, un génie !
Isabelle Huppert J’ai bien fait de venir !
Michael Cimino Voilà comment j’ai décidé de travailler avec elle. Je voyais des dizaines de comédiennes pour ce rôle. Je n’en pouvais plus, elles voulaient toutes jouer dans ce film. J’ai fait une pause et suis parti me balader dans New-York. Au coin d’une rue il y a avait un petit cinéma minuscule où je n’étais jamais entré. Je m’assois quelques minutes pour me relaxer. Et là, elle apparaît sur l’écran, et voilà ! Sur le plateau, elle lisait tout le temps, elle trimballait partout un sac plein de livres. Ce n’est pas si fréquent chez les comédiennes. Et elle me conseillait même des livres : incroyable ! Je lui ai demandé de faire des choses bizarres : vivre dans un bordel pendant quelques jours. Je voulais que toutes les actrices du film voient ce que c’est vraiment, la vie d’une prostituée dans l’ouest. Ce n’est pas danser sur une estrade dans une belle robe, c’est attendre le client, s’ennuyer. Je suis allé voir la patronne du bordel, j’ai fait un deal avec elle. Elle a dit « OK, mais pas d’alcool, pas de drogue, pas de petit copain. Et si vous vous faites attraper dans les couloirs après la sonnerie du coucher, et qu’un client vous demande, vous devez aller avec lui ! » Isabelle a accepté. J’étais naïf, je pensais que ces choses là se faisaient. Personne ne m’a dit que non.
Question dans le public Comment avez-vous tourné la scène du bal ?
Michael Cimino Il y a eu énormément de travail pour la préparation, l’organisation, l’exécution et le montage. C’est une scène très difficile à filmer mais aussi un grand bonheur. J’ai choisi le Beau Danube bleu parce que le film commence en 1870. La musique venait d’être écrite. La valse, c’était à l’époque la danse la plus sexy, la plus scandaleuse, car c’était la première fois que les gens se touchaient. Avant il y avait l’horrible mazurka, très militaire. Je trouvais cette danse très appropriée à ce moment des Etats Unis où la guerre de Sécession était finie, où tout changeait. La version interprétée par Leonard Bernstein et le New York Philarmonic est trop rapide pour être dansée. J’aimais cette rapidité. Mais sur de l’herbe, avec des costumes d’époque, les danseurs professionnels avaient du mal à suivre. La séquence dure 2 fois 1 minute 30. C’est très long à danser. J’ai utilisé 6 caméras. Heureusement, sinon tous les danseurs seraient morts ! Déjà que j’ai une mauvaise réputation, vous imaginez, si j’avais tué 200 danseurs ! Mais n’écoutez pas les propos sur ma réputation. Rien de ce que vous avez entendu sur moi n’est vrai ! Pour la scène du bal, la planification de la chorégraphie a aussi été un gros travail. L’arbre au centre de la scène appelait des mouvements circulaires autour de lui. Nous avons chorégraphié des cercles en opposition, avec un cercle extérieur comme un système solaire et d’autres cercles comme des petites galaxies qui tournent à l’intérieur, dans le sens contraire. Tous ces mouvements opposés, cela donne une impression de rapidité et d’énergie. C’est exactement ce que je voulais.
Question dans la salle Cette version de La Porte du Paradis, est-ce la version Director’s Cut ?
Michael Cimino Il existe plusieurs versions de mon film, toutes horribles. Celle-ci est l’originale. Par un vrai miracle, elle revit, 25 ans après le tournage. Nous étions des enfants quand nous avons fait ce film. Nous étions vraiment les vrais enfants du Paradis* !
Question à Isabelle Huppert Est-ce que votre travail de comédienne passe d’abord par le cérébral ou par l’émotion ?
Isabelle Huppert (Michael Cimino montre en souriant la tête et le cœur d’Isabelle Huppert) Les deux bien sûr ! Un acteur, c’est aussi quelqu’un qui pense, à l’occasion !
* Michael Cimino aime particulièrement ce film de Marcel Carné qu’il a d’ailleurs choisi de montrer pour sa carte blanche dans le cadre de Paris Cinéma 2005.
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